top of page

La vie d'un certain

Eugène Kaiser

Il était étrange, elle l’avait vu tout de suite. Dès le bac à sable, détruisant les châteaux d’autres petits, n’acceptant pas la réussite d’autres que lui. Et pourtant il avait fallu qu’elle s’y fasse, c’était son fils. Elle avait sorti cette chose de son intérieur le plus profond. Il avait déchiré et déformé son corps. Son regard était bleu limpide, celui de son père, l’unique homme avec qui elle avait cru pouvoir construire quelque chose. Il avait brisé sa vie, à la manière dont le petit anéantissait les édifices de sable fragiles, les enserrant de sa main. Qu’il grandisse et qu’il parte. À dix-huit ans elle travaillait déjà, il suivrait la même voie. Il vivrait simplement ou, comme elle, survivrait. Après tout, pourquoi aurait-il droit à mieux ? Son avenir était tracé et cela ne semblait même plus triste. Pour Elizabeth Kaiser, la vie sur terre était ainsi. Comme une sorte de fatalité qui s’accrochait à certaines familles et en consommait tous les membres.

​

Eugen était un enfant calme, malgré ses tendances destructrices. Il était discret, et d’une réflexion rare pour son âge. Il apprit à lire seul et passait ses journées, dès l’âge de cinq ans, dans l’unique fauteuil du salon, un livre serré entre ses petites mains aux doigts déjà puissants. Elizabeth ne l’avait jamais compris, et ce fut peut-être là le berceau de la douce haine que le petit être portait.

​

Un jour alors qu’il allait à l’école maternelle comme chaque matin, on apprit qu’une remplaçante prendrait en charge l’enseignement pour la journée. Il était arrivé dans la classe et avait filé dans la bibliothèque, comme toujours, pour y retrouver son livre préféré : La grande question d’Erlbruch. Maîtresse Anne l’avait rejoint et s’était assise sur l’un des poufs colorés, observée de près par les affiches de lapins et de moutons souriants. Dis-moi, c’est quoi ton petit nom ? Il ne se souvenait pas avoir entendu un jour dans sa courte vie une voix aussi douce. Les mots étaient venus caresser ses oreilles et, pour la première fois, sa mère n’avait pas été là pour saisir fermement son bras et l’emmener loin de cette tendresse. Eugen avait alors plongé son regard bleu dans les grands yeux noirs de cette maîtresse aux airs si doux et avait répondu, prononçant lentement son nom comme le lui avait appris sa maman. Eugen Kaiser. Bien sûr, les autres maîtresses étaient gentilles avec lui, mais aucune ne prenait le temps de lui parler, de le connaître. Le mot « mauvais » était comme gravé sur les chairs de son front. Anne avait simplement appris à écouter les cris silencieux de la détresse. Malheureusement, la classe avait commencé à s’agiter et elle avait dû bien vite l’abandonner pour se vêtir du costume de l’autorité. Mais il avait passé l’une de ses plus belles journées, car Anne le regardait. Elle le voyait et le couvait de son regard brun. Il avait accepté sans discuter tout ce qu’elle lui avait demandé, heureux d’être mis en avant et de montrer l’exemple à ses camarades, lui, l’habituel petit toujours en retrait. Mais le soir était arrivé bien vite et avec lui le retour d’Elizabeth. Il aimait sa maman de tout son petit cœur, là n’était pas le problème. Il voulait seulement pouvoir passer du temps avec d’autres mamans. Recevoir des câlins d’autres bras, puisqu’Elizabeth ne lui en donnait pas. Comme toujours, il était le dernier à quitter la classe. Anne lui lisait son livre préféré, jetant un regard de temps à autre pour admirer l’éclat de ses yeux, cette lueur merveilleuse que l’on perd en grandissant, quand des claquements s’étaient fait entendre dans le couloir. Mme Kaiser était arrivée. Les cheveux trempés par la pluie qui battait le pavé dehors rappelaient à Eugen l’existence du monde de violence qui avait semblé si loin durant cette journée. Dépêche-toi ! Le petit était rapidement allé ranger le livre et était sorti dans le couloir. Anne s’était alors approchée d’Elizabeth pendant qu’il enfilait son manteau. Il a été adorable, c’est vraiment un petit très intelligent vous savez et… Et Elizabeth avait décroché. Elle n’écoutait plus. Elle ne l’avait eu qu’une journée, voilà pourquoi il semblait si parfait. Mais c’est un monstre, un petit démon qui blesse sa pauvre mère, elle qui s’acharne à lui offrir une bonne éducation. Elle avait attrapé sa petite main dans la sienne et la serrait fort, comme pour l’entraver et ne jamais lui rendre sa liberté. Ses talons avaient violemment martelé le carrelage du couloir. Eugen s’était retourné et avait gardé son regard suspendu à celui de Maîtresse Anne, jusqu’au moment où sa mère avait fermé la lourde porte de l’école qui lui apparaissait soudain immense et infranchissable. Dès le lendemain, la douce remplaçante serait partie, effacée, comme un souvenir qu’il aurait rêvé.

​

Allongé sur le lit blanc de l’hôtel, le regard collé au plafond, Eugen pensait. La jolie blonde venait de fermer la porte, le laissant seul. Elle n’avait pas aimé les mots tranchants qu’il avait laissé danser sur sa langue, pleine depuis longtemps de ces mauvais mots qu’il savait impossible à décoller de ses papilles. C’était comme les sucettes qui vous rendent la langue bleue, ça ne part jamais quand on le voudrait. Pourtant, sa mère réclamait ces mots violents aux hommes qu’elle ramenait dans leur petit appartement. Tellement petit et aux murs si mal isolés qu’il pouvait entendre leur souffle court et le va-et-vient de leur corps. Quand un inconnu passait la porte, il courait dans sa chambre, un livre sous le bras. Caché sous sa couette avec une lampe torche, un casque de moto sur la tête pour masquer le bruit, il passait la soirée en compagnie de héros fantastiques.

Il pouvait rêver, laisser vagabonder son esprit jusqu’à s’endormir paisiblement et ainsi, fuir ce monde d’adulte où il se savait incapable de se faire une place.

​

Son regard se promena dans la pièce exigüe avant de se poser sur un bracelet de perles vertes, abandonné sur le bord du lavabo dans la précipitation du départ. Il se promit de le garder en souvenir de cette nuit d’amour. Toutes les femmes n’étaient pas comme sa mère. Mais elles avaient en commun de ne jamais être douces avec lui. Pourquoi le bel amour des livres le fuyait-il ainsi ? Sa mère le lui répétait sans cesse : Tu es comme ton père, tu ne mérites pas que l’on t’aime. Il prit une longue inspiration. Il avait droit à l’amour, le droit d’être aimé. Mais, amoureux, son cœur se transformait en aimant à filles blessées. Personne ne l’avait étreint durant l’enfance, personne ne l’avait embrassé tendrement. Elizabeth lui disait souvent : La vie est dure, c’est comme ça. Alors apprends à vivre avec ou pars. Les mots de sa mère étaient comme de vieilles baskets, toujours accrochées à ses pieds, usées, mais il ne voulait pourtant pas s’en séparer. La fenêtre était ouverte et l’air venait danser avec les poils de ses avant-bras musclés. Le soleil froid de l’hiver faisait briller une mèche tombée devant ses yeux. Il se rappelait sa mère, le soir avant de sortir. Brillante. Elle était si belle, et si triste. Quand elle fermait derrière elle la porte de sa chambre, il l’entendait sangloter doucement. Il imaginait les larmes, petites billes transparentes et luisantes glisser le long de ses joues creusées, mais roses, pleines de maquillage et l’oreiller maculé de points foncés. Il imaginait le soulagement de pouvoir enfin laisser couler sa peine qu’elle retenait sans cesse, cette douleur qui se muait le plus souvent en colère. Un coup de vent un peu violent fit glisser le bracelet qui alla droit s’écraser dans la poubelle métallique. C’était peut-être un signe. Il oublia cette nouvelle déception et se leva pour aller prendre une douche. Ses paupières se fermèrent, pressant les quelques larmes restées coincées devant ses yeux.

​

Quelques semaines après sa soirée à l’hôtel, Eugen marchait dans les pas de son enfance, au milieu de la nuit qui avait tout enveloppé de son manteau noir. Il revoyait le coin d’une rue, là où il s’était entraîné au foot à l’époque où le mur gris était son seul partenaire. Il aimait ce quartier et les souvenirs qu’il renfermait. Mais malgré cela, plusieurs fantômes du passé menaçaient de resurgir, de déposer sur ses joues de petites sphères d’eau salée. Il les chassa alors loin. Tourner une fois à droite, monter le chemin un peu terreux que la commune promettait de refaire depuis sa naissance et arriver sur l’allée bétonnée pour enfin passer la porte de l’immeuble. Centrer son attention sur l’action. Il tapa le code sans même y penser, ses doigts connaissaient le chemin. Atteindre le huitième étage et tourner une fois à droite en haut des escaliers. Marcher un peu et, au fond du couloir, trouver la porte beige à la peinture craquelée de l’appartement 87. Au moment d’appuyer sur le bouton rond de la sonnette, sur lequel un smiley dessiné au marqueur plantait ses deux traits dans ses pupilles, Eugen hésita. Il savait quelle femme il allait trouver, malheureusement. Il ne voulait plus voir cette princesse miséreuse et désenchantée. Il tourna le dos au nid de son enfance et commença à marcher vers l’escalier de bois qui grinçait, moqueur sous ses pas. Il entendit un cri. Son corps pivota et il fonça vers la porte. Il sonna, encore et encore jusqu’à ce que sa mère ouvre, les chairs de la bouche luisantes d’un rouge à lèvres de sang qui lui coulait le long du menton. Il l’écarta et pénétra dans le salon. Un homme était là. Vautré dans l’unique fauteuil fatigué de le porter. Bonsoir. La voix d’Eugen s’était faite d’un calme glaçant. Il s’approchait plus près du fauteuil qui lui tournait le dos quand l’intéressé fit volte-face, se levant en braquant sur lui un pistolet. Elizabeth n’avait plus la force de protéger son fils. Après tout, pourquoi s’obstine-t-il à vouloir me relever ? Mais il avait fallu qu’il aime sa mère et veuille l’aider. Ce n’est pas possible d’être aussi con.  Elle supplia son compagnon de lâcher l’arme, elle serait docile et ne s’emporterait plus. Eugen, révolté, profita de cette altercation pour plonger sur l’homme. Il attrapa le pistolet et le pointa sur le monstre dont il devinait la souffrance. Sa mère, comme lui, attirait les âmes brisées.

​

Mais Eugen ne pouvait accepter de la voir souffrir sans agir. Eugen, lâche ça, maintenant ! Il n’entendait plus ses cris. Tout son corps jusqu’à son esprit était centré sur la même chose : l’arme. Il tenait la mort à la main et n’avait qu’à appuyer sur la détente pour faire disparaître la vie de cette enveloppe humaine, certainement déjà vide. Mais les yeux bruns, apeurés, plantés dans les siens étaient comme un miroir tranchant. Il ne voulait pas tirer. Il voulait protéger sa mère, lui ôter une souffrance, pas enlever une vie. Il n’entendait plus rien. Ses yeux ne voyaient plus que deux billes noires fixées sur lui et le bout du pistolet. Il avait peur. Son cœur battait si vite qu’il avait l’impression de vibrer à son rythme. Tous ses muscles se tendaient, comme un arc prêt à lâcher sa flèche. Il avait peur. Et cet homme dans lequel il voyait le reflet de sa propre vie devait mourir. C’était en quelque sorte un cadeau. Il aurait préféré partir plutôt que de vivre tant de douleur. Mais il était encore là, et il sauverait sa mère, bien qu’il sût pertinemment qu’elle trouverait un autre salaud à consommer avant la fin de la semaine. Et il aiderait ce pauvre homme à trouver le repos. Il poserait ensuite l’arme glacée sur sa tempe et presserait une fois de plus la détente. Deux balles, deux morts et finalement deux âmes torturées qui trouveraient enfin la paix. Il allait tirer. Dans le cœur, pour que l’homme trouve la mort directement sans aucune souffrance. Il était prêt. Il prit une longue inspiration. Ses yeux étaient soudainement secs, son cœur comme arrêté et ses mains ne tremblaient plus. Tout son corps était tourné vers l’action qu’il s’apprêtait à exécuter. Ses doigts pressèrent la détente et ses pupilles ne quittèrent pas celles de l’homme à qui il ôtait la vie, comme pour le rassurer. Ses yeux parlaient. Tout va bien. Une lueur d’apaisement passa en un éclair sur le visage du pauvre être quand la balle vint se ficher dans son cœur. Le regard d’Eugen se voulait bienveillant tandis qu’il caressait de ses pupilles le corps sans vie. Il tourna ensuite l’arme vers son crâne. La colla sur sa tempe. Les lèvres tremblantes, noyées par le flot de larmes qui était revenu, il prononça ses derniers mots. Maman, je t’aime.

​

Un million de mains le saisirent sans qu’il ne puisse rien faire. En un instant, il perdit tout contrôle. Sa mère avait appelé la police et une ambulance stationnait devant l’immeuble. Il ne comprenait pas. Il aurait dû mourir ce soir. Il devait mourir. Tout son corps, collé au siège comme pour disparaître à l’intérieur convulsait dans la voiture de police sous ses pleurs. Il revoyait cet homme dont il ignorait jusqu’au nom et qui avait perdu la vie. Il aurait dû être mort, lui aussi, et l’était finalement d’une manière bien plus cruelle. À travers le corps de cet homme, c’était son propre intérieur qu’il avait tué. Il savait qu’il ne serait jamais de ces hommes bien, stables et rassurants, mais de là à imaginer qu’il tuerait pour protéger sa mère d’un danger dans lequel elle se plaisait à se perdre. Les policiers le questionnaient, mais il n’entendait pas. Il pleurait pour deux. Il pleurait la peur de cet inconnu et la sienne. C’était un homme de vingt-trois ans qui se tenait là, le dos courbé sur la chaise en plastique, perdu au centre d’une salle d’interrogatoire d’un blanc immaculé.

​

Il ne parlait plus. Lors du procès, ses yeux fatigués, humides, cernés et rouges remplaçaient ses lèvres. Il se sentait vide. Sa mère était dans l’assemblée, mais ne le voyait pas. Ou plutôt lisait en lui une histoire inconnue, étrangère. Eugen avait perdu sa mère.

​

Les mains tendues devant ses yeux bleus pénétrants, il observait ses doigts d’homme. Gros et imposants, criblés de cicatrices invisibles. Sa peau marquée par le sang qu’il ne pourrait plus jamais nettoyer. Il resta ainsi longtemps. Jusqu’à ce que le gardien frappe les barreaux. L’heure du repas. Il se demandait souvent pourquoi tout était si brutal ici alors que ces hommes en mal d’amour n’attendaient que du réconfort. Sa mère avait rayé son existence de la liste des vies banales dès sa naissance. Mais il ne lui en voulait pas. Il avait compris, à la manière d’un alchimiste qui change le plomb en or, comment transformer la haine en amour. Et il était plein de cet amour. Tellement plein qu’il ne parvenait même plus à l’offrir. Alors il traçait de ses ongles des mots sur la pierre froide de sa cellule avec l’espoir qu’un autre les lirait après lui. Tous le regardaient d’un œil mauvais. Il se rendit vite compte qu’il n’avait jamais été regardé longtemps par des yeux bienveillants. Cela le fit sourire. Toute sa vie n’avait été que douleur et pourtant il souriait en pensant à l’existence qu’il aurait pu avoir en naissant trente mètres plus loin. Il avait su dès son arrivée en prison que sa vie prendrait fin ici. On le traitait de monstre avant même de vouloir le connaître. Et finalement, existait-il vraiment, ce monstre ? N’était-il pas simplement cette part sombre, tapie dans l’ombre, que chacun veut taire ? Il revoyait le pistolet qu’il avait tenu, la main tremblante et les larmes brouillant sa vue, son cœur battant si vite qu’il aurait pu sortir de sa poitrine au moment de tirer sur sa propre tête. Et cet homme qui l’avait regardé lui aussi de ses yeux en manque d’amour. Il avait tiré pour offrir le repos à cet inconnu. Lui aussi aurait voulu qu’on lui offre ce sommeil. Mais les policiers l’avaient stoppé dans un moment d’hésitation et la bouche glacée de l’arme n’avait jamais pu finir d’embrasser sa tempe battante. Il sentait qu’il allait bientôt mourir, comme un animal qui s’éloigne pour quitter la vie dans un lieu serein. Et après tout, les Hommes ne restaient que des animaux, des chiens miséreux. Il sortit prendre son déjeuner. La nourriture fade qu’il mastiquait tranquillement ne le dérangeait plus. Il avait le droit de se promener sur le terrain de course durant l’après-midi. Sa main pressa la barre de sécurité et l’air chaud du début d’été amené par un soleil caressant étira ses lèvres en un sourire. Il s’assit dans un coin le dos collé au mur et resta là, le regard détaillant les lignes blanches du terrain. Il ne bougea qu’en fin d’après-midi pour s’approcher du cabanon de stockage. Le soleil était de plus en plus rouge. Il força la serrure. Il s’était débrouillé pour y mettre des cordes solides. Il souriait, comme toujours. De retour au sein de la prison, là où il devait de toute façon arriver un jour comme revenu boire au sein de sa mère, il avançait naturellement. Comme toujours, il saluait les gardiens qui pour certains avaient pitié de voir un garçon si gentil coincé derrière les barreaux. Il pouvait se promener un peu, car il n’était pas vraiment considéré comme dangereux, simplement un peu perturbé. Certes, il devait tout de même dormir dans une cage, mais il pouvait jouir la journée de quelques libertés. Il atteint enfin le lieu voulu. Un petit placard de rangement ménager. Il avait réussi à y amener une chaise la veille. Il préparait son départ depuis qu’il était arrivé. Il prit le bout de fer, le tourna dans la serrure et ouvrit la porte qui émit un petit gémissement. Une fois dans la pièce, se fondant dans la pénombre il sortit la corde cachée dans son caleçon. Un trait de lumière filtrait sous la porte, éclairant très faiblement les pieds de la chaise standardisée. Ce placard était le seul à comporter un plafond que l’on pouvait soulever pour atteindre une poutre. La prison était un vieux bâtiment et bien que les rénovations aient été entamées, il restait quelques traces de son ancien visage. Il se déchaussa. Il voulait mourir les pieds nus. Il monta sur le plastique qui se plia légèrement sous son poids. Ses doigts épais se glissèrent dans la fente d’une des dalles du plafond. Il se dressa sur la pointe des pieds et ses doigts frôlèrent le bois de la poutre, si solide et si réelle maintenant qu’il la touchait. Il ne la voyait pas, l’obscurité était trop profonde. Son cœur commençait à s’affoler. Il enroula la corde autour du bois et fit le nœud qu’il s’entraînait à faire depuis quelques semaines. Il avait dû se remémorer un vieux livre de nœuds marins lu huit ans en arrière et avait mis quelque temps à retrouver exactement celui qui l’intéressait. Maintenant il fallait descendre la corde, l’amener jusqu’à sa gorge tremblante. Puis se jeter dans le vide, dans l’inconnu qui paraissait bien plus attirant que le monde qu’on lui avait façonné.  Quelques morceaux effilochés lui chatouillaient la gorge. Il avait peur. Il retrouva son éternel sourire qui s’était mué en une tension grandissante quelques instants plus tôt. Ses mains descendirent plus bas encore, jusqu’à venir se plaquer le long de son corps. Il forçait le sourire à rester sur ses lèvres. Ces chairs qu’aucune personne n’avait embrassées avec passion. Ces deux traits qui n’avaient jamais prononcé de mots doux et beaux. Ses yeux voulaient pleurer, mais aucune larme ne sortait. Ses pieds s’avancèrent plus près du bord de la chaise. Le plastique émettait de légers craquements sous son poids. La moitié supérieure de ses deux pieds était en dehors de l’assise. Ses orteils remuaient doucement. Il se rappelait sa première fois sur le sable de la plage, les grains fins qui se faufilaient entre les sillons de sa peau et s’infiltraient partout. Il voulait continuer à sourire, mais son visage était trop tendu. Il avait pris sa décision. Il ne pouvait plus reculer. Il allait le faire. Il devait le faire. Il entendit des pas dans le couloir et le roulement d’un charriot. Ingrid, la femme de ménage. Il connaissait le nom de chaque membre ici. Elle allait entrer. Dans un élan, il contracta ses muscles et élança ses jambes. Ses pieds quittèrent enfin la chaise et vinrent frapper le dossier gris au retour comme une balançoire, la faisant tomber. Il entendit le bruit résonnant du plastique et du fer sur le carrelage froid et cru percevoir le craquement de sa nuque. Il était mort, bien que son corps convulsait encore. Une seule larme de peur avait coulé sur sa joue droite. Ingrid entra. Aucun son ne sortit de ses lèvres. Un unique pourquoi se dessinait dans ses larges pupilles et sur ses lèvres charnues. Eugen Kaiser était parti. Elle redressa la chaise, monta dessus et essuya d’un doigt la larme sur sa joue encore chaude, comme une mère sèche les pleurs d’un enfant. Elle laissa alors sa main glisser jusqu’à son cœur, comme pour vérifier qu’il ne battait véritablement plus. Le jeune Kaiser était parti. Ses jambes la ramenèrent dans le couloir et la portèrent jusqu’au bureau du directeur.

 

Eugen avait enfin rejoint la mort.

Camille Humbert

Copyright © –  2018

bottom of page