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En solitaire

     Il était treize heures, dans la banlieue inanimée d’une grande ville de province. Depuis son réveil, elle attendait derrière les rideaux de la cuisine de voir se détacher sur le gris du ciel le jaune de sa petite voiture.

Ce matin-là, elle avait ouvert les yeux plus tôt que d’habitude, n’ayant d’ailleurs pas vraiment réussi à les fermer de toute la nuit. Avant le lever du soleil, elle avait rabattu bruyamment ses volets contre le crépi de son petit pavillon, ce qui avait provoqué les aboiements de tous les chiens du quartier auxquels elle avait répondu par des « shhh » encore plus sonores. Et tant pis pour les voisins. Eux non plus ne s’étaient pas demandé si elle voulait dormir, la veille de Noël, lorsqu’ils avaient dit au revoir à leurs invités sur le pas de la porte pendant plus de dix minutes, laissant les enfants japper et courir après les clébards. Chacun son tour. Qu’ils osent venir se plaindre. Ils seraient bien reçus.

     Elle regardait par la fenêtre l’asphalte recouvert d’une fine pellicule de neige et, dans le reflet de la vitre, son visage gris et rugueux, sa peau lourde, ses lèvres un peu ridées déjà aux commissures, brunies par les chocolats qu’elle s’était offerts à elle-même.

     « Foutu pour foutu », pensa-t-elle à haute voix en mangeant le dernier.

     Elle en avait essuyé, des râteaux ; elle en avait pris, des vestes ; on lui en avait posé, des lapins. Elle avait vu des hommes faire demi-tour après l’avoir aperçue à travers la vitre du café ; elle avait fait semblant de les croire lorsqu’ils avaient prétexté une urgence ou une allergie mortelle ; elle avait dû endurer leurs excuses à la fin du dîner, pour les moins courageux qui lui proposaient de la revoir « en tant qu’amie ». Bien entendu, il y avait eu des chevaliers servants pour lui offrir de la raccompagner jusque chez elle, « en tout bien tout honneur ». Chloé déclinait toujours, se doutant bien que leur vision de l’honneur n’était pas exactement compatible avec la sienne. Ses copines, quand elle en avait encore, lui reprochaient d’être trop exigeante, d’un air de dire : « Tu ne peux pas te permettre de faire la difficile. » Mais voilà : elle n’avait aucune envie de se retrouver enceinte et seule, comme toutes ces filles qui se croyaient au-dessus d’elle parce qu’elles acceptaient d’être des proies, des filles prêtes à l’emploi, des orifices jetables. Peut- être parce qu’elle avait subi toute sa vie les moqueries que l’on devine, elle avait développé une certaine forme d’orgueil, de haute estime d’elle-même, qui confinait un peu au repli sur soi et à la misanthropie.

     Avoir des enfants, elle n’avait rien contre cette idée. Mais elle ne considérait pas pour autant que c’était le but ultime de sa vie. Sa mère, avec son regard inquisiteur, lui demandait à chaque fois qu’elle la voyait si elle comptait se trouver un petit copain. L’Immaculée Conception, c’était un conte pour ceux qui n’avaient pas fait le deuil du Père Noël, disait-elle en faisant signe de la tête vers la reproduction de L’Annonciation qui trônait derrière elle, plus par superstition que par dévotion. L’horloge tournait et il fallait s’y mettre rapidement si elle voulait avoir une grossesse sans complication. Chloé s’était d’abord étonnée de ces récents égards maternels, avant de se souvenir que sa mère s’était toujours préoccupée de son sort sur les sujets qui la regardaient le moins. En revanche, quand il s’était agi de prendre sa défense, de la soutenir contre les gamins de sa classe qui l’insultaient à longueur de journée, elle était restée muette. De toute façon, le médecin lui avait déjà annoncé qu’une grossesse dans ces conditions d’obésité serait dangereuse pour l’enfant et pour elle. Et puis, qui voudrait bien d’elle ? Qui voudrait d’une fille obèse, extravagante par timidité, sans aucun autre projet que de rentrer chez elle, s’enfermer à double tour, allumer la télé et ouvrir le frigo ? Qui voudrait d’une fille incapable de sortir de chez elle sans avoir mangé, qui craint la sensation de faim comme la peste, qui remplit son sac de barres de céréales et de gâteaux au chocolat, juste au cas où ? D’une fille qui a peur de tomber si elle manque de sucre, qui a peur de s’évanouir si elle dépasse l’heure du dîner, qui a peur de mourir si elle saute un repas ? Elle fit donc une croix qu’elle espérait provisoire sur ce projet de progéniture et arrêta dans le même temps de rendre visite à sa mère.

 

     « Ma p’tite Chloé, aujourd’hui, c’est le grand jour ! » Elle s’adressa ces mots d’encouragement face au miroir de la salle de bains, les yeux dans les yeux. Habituellement, elle évitait de croiser son propre regard, ses yeux d’un marron pâle qui lui rappelaient ceux de sa mère. C’était probablement le regard le plus lourd de jugement, le plus dur à supporter. Les inconnus dans la rue, les serveurs du McDo, les vendeuses de vêtements, elle s’y était faite. Toute son adolescence, elle s’était répété ce mantra : « Mieux vaut faire envie que pitié. » Seulement, elle le savait désormais, elle n’avait jamais fait envie à personne. Sa vie émotionnelle et sexuelle avait été un désert dont elle contemplait désormais l’étendue. Ce jour-là, même si elle n’osa pas regarder son corps, invisible sous son peignoir râpeux, quelque chose avait changé. Elle en avait assez de cette honte qui la rongeait de l’intérieur. Pour la première fois depuis des années, elle osa soutenir son propre regard : une force nouvelle grandissait en elle, remuait ses entrailles, lui donnait du courage.

     Elle était prête à l’accueillir.

    Treize heures trente et toujours aucun signe de la voiture. À 8 heures, en ce matin du 26 décembre, elle avait reçu un message l’informant de son arrivée imminente. Voilà plusieurs semaines qu’il était parti. Il avait quitté l’Australie en bateau, parce que c’était moins cher. Elle avait eu quelques nouvelles de lui pendant la traversée, lorsqu’il faisait escale. Darwin – Jakarta, Jakarta – Mumbai, Mumbai – Mogadiscio… À chaque étape, un nouveau mot, des sonorités inouïes, qui ne lui évoquaient rien sinon des sons de tam-tam, des odeurs d’épices et des bruissements dans la brousse. Tous ces noms lui étaient inconnus mais Chloé n’était pas d’un tempérament très curieux. Tout ce qui lui importait, c’était de pouvoir le suivre à la trace, de ne pas le quitter d’une semelle. C’est fou, tout ce qu’on peut faire avec Internet.

     Elle n’avait jamais voyagé depuis qu’elle travaillait. Enfant, elle allait à la mer presque tous les étés, au prix de quelques sacrifices maternels – qui lui étaient rappelés à longueur d’année –, mais elle n’avait jamais franchi la frontière. Elle n’avait même plus l’idée de partir en vacances à la plage : certains se réveillent terrifiés des rêves dans lesquels ils perdent leurs dents ou lorsque les vers rongent le visage d’une personne aimée, mais elle, ce qui la tirait du sommeil en hurlant, c’étaient les cauchemars dans lesquels elle se retrouvait en maillot de bain sous les regards moqueurs. Ce corps qu’elle haïssait. Les rires à peine étouffés des enfants. L’indifférence de la mère. Le regard des hommes sur sa silhouette parfaite malgré deux grossesses. Ce rêve avait un arrière-goût terrible de déjà-vu.

     Pourtant, le moins qu’on puisse dire est qu’elle avait essayé de perdre du poids. À 8 ans, déjà, le médecin de famille avait diagnostiqué en des termes irrévocables, comme le sont tous les diagnostics, une obésité sévère. En son for intérieur, il se disait qu’elle mangeait pour combler un vide affectif. Il se gardait bien de le dire, puisque la mère était présente à toutes les consultations. Distraite, mais bien là. Absorbée par son téléphone, par des messages auxquels elle n’aurait pas pu répondre plus tard. Parfois même par une partie de son jeu préféré : il s’agissait, à l’aide des touches paires du clavier de son télé- phone, de diriger une ligne figurant un serpent vers des points représentant des proies, ce qui avait pour effet de faire grandir le reptile qui devenait alors à lui-même un obstacle qu’il fallait veiller à éviter pour ne pas perdre. Ce jeu, d’une simplicité biblique, la fascinait, surtout lorsqu’elle se retrouvait seule avec sa fille.

     Après maints régimes, près de vingt ans plus tard, un autre docteur avait signifié à Chloé qu’elle avait franchi la ligne avec laquelle elle flirtait depuis quelque temps déjà et qu’elle était désormais au stade de l’obésité morbide. Cette annonce, avec son lot de maladies afférentes et de statistiques macabres, l’avait secouée. Le médecin lui avait intimé de faire quelque chose.

 

     « Ma p’tite Chloé, aujourd’hui, c’est le grand jour ! » Elle était comme une gamine trépignant d’impatience dans son lit le matin de Noël. Elle s’habilla comme pour une grande fête, mit ses plus beaux vêtements, ceux qui lui allaient encore, les plus colorés. Elle choisit des anneaux agrémentés de boules et de plumes. Avant de quitter la salle de bains, elle jeta un dernier coup d’œil à la glace en se demandant si ça ne faisait pas un peu tapin. « Tapin, quand même pas. On est plutôt sur du sapin, là. » Elle se fit rire elle-même, pas mécontente de son jeu de mots. C’était une femme intelligente, qui avait aimé lire. Au collège, elle dévorait les romans d’amour qui trônent toujours dans sa bibliothèque. Elle ne les ouvre plus, recommandation médicale. Le nutritionniste lui avait en effet demandé d’identifier les moments où elle mangeait de manière déraisonnable. La lecture était un de ces temps. Ne pouvant étreindre Julien Sorel, elle se rabattait sur les caramels, les bonbons, les chocolats. C’était une hypothèse que d’aucuns diraient simpliste. Elle fut radicale : le nombre de livres sur les étagères du salon cessa d’augmenter ; les bocaux en verre de la cuisine s’emplirent de sucreries. Bien sûr, il lui arrivait de temps à autre de rouvrir un petit recueil de poèmes qu’elle avait récupéré chez sa grand-mère après sa mort et qu’elle connaissait, pour beaucoup, par cœur. Elle aimait la poésie. Les mots qu’on se repasse plusieurs fois dans la bouche, qu’on savoure plus longtemps que ceux du quotidien. Les mots qui soignent un peu et qui guérissent de la croyance qu’on est malade. Les mots qui creusent plus qu’ils ne comblent, qui agrandissent la béance de notre ignorance et notre faim insatiable de connaître. Les voix qui peuplent un peu notre solitude.

     Mais elle en a assez de ces succédanés. Elle veut un homme, maintenant, de la chair, des poils, de la chaleur. Aujourd’hui, c’est la fin du désert. Il va arriver de son long voyage. Elle va enfin pouvoir la vivre, son histoire d’amour. Il la rendra belle, enfin. Enfin, elle rentrera dans un 40. Et finie, la solitude !

     En apportant la touche finale à son maquillage, assise à sa petite toilette, elle revit le tableau de la Vierge frappée par des rais de lumière au moment même où les lèvres de l’ange s’entrouvrent pour lui annoncer la venue de celui qu’elle n’attendait plus. Celui qui la rendrait bénie entre toutes les femmes. À cause de cette image, peut-être, et puis d’autres, dans les contes qu’on lui avait lus enfant, dans les magazines qu’elle achetait adolescente, dans les séries qu’elle dévorait, un pot de glace à la main, à longueur de week-end pour meubler la solitude, elle avait toujours rêvé d’un homme qui lui susurrerait des mots doux à l’oreille, qui lui ferait l’amour toute la nuit, qui s’agenouillerait devant elle pour la demander en mariage, qui lui passerait la bague à l’annulaire, qui la prendrait dans ses bras quand elle lui annonce- rait qu’elle est enceinte. Un homme qui la comblerait de bonheur. Elle referma son tube de rouge à lèvres sur ces belles perspectives, fixa le miroir en faisant une petite moue qu’elle voulait séductrice, s’adressa quelques regards qu’elle croyait sensuels. Elle se trouvait plutôt mignonne, attifée comme ça.

     Dans la lumière des après-midis d’hiver, faisant crisser les graviers de l’allée, une voiture s’arrête. Un homme noir en descend, vêtu de bleu, qui l’appelle par son nom. À la joie qui illumine son visage répond le sourire de celui qu’elle attendait. Elle se retient de lui sauter au cou.

    Elle court dans la cuisine, comme une gosse. Elle ouvre son paquet comme une folle, lacérant le carton de coups de ciseaux aveugles, le déchiquetant en poussant de petits cris de douleur. Une si grande boîte pour un si petit cadeau. À l’intérieur, un petit tube, comme ceux dans lesquels on vend les granules homéopathiques.

 

     « Tu as fait un long voyage, mon petit. »

 

    Elle en avale le contenu en regardant la voiture, dehors, redémarrer. Devant le miroir de l’entrée, Chloé déballe un bonbon, comme transfigurée.

 

   Dans la chaleur de son tube digestif, les œufs du Taenia solium déjà frémissent. Excités par le sucre et la graisse, les premiers anneaux du ver solitaire commencent à éclore. Elle pousse un soupir de soulagement en se caressant le ventre.

 

    « Allez mon petit, fais ton travail pour maman. »

Alexandre Salcède

Copyright © –  2019

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